Burundi 1972 : Qui a écrit quoi ?

Par Pr. Eric Ndayisaba*

Le 29 avril 1972, un groupe de rebelles attaque la région sud du Burundi et vise en particulier les Tutsi (Chrétien et Dupaquier, 2007 ; Nintunze, 2019). S’en est suivi un génocide à l’endroit des Hutu (en particulier l’élite), orchestré par les instances d’un Etat défaillant et contradictoire (Nsanze, 1988). Selon les estimations de l’historien R. Lemarchand (1994), « d’avril à juin 1972, de 100 000 à 200 000 Hutu tombèrent sous les coups de l’armée et des Jeunesses révolutionnaires rwagasore, l’une et l’autre dominées par des éléments Tutsi ». C’est cette « purification ethnique » qui a amené certains observateurs à parler voire à qualifier l’événement de génocide (Lemarchand, 1973 ; Chrétien et Dupaquier, 2007 ; Pontzeele, 2004). Ainsi, cette date allait douloureusement marquer l’histoire du Burundi contemporain.

Mais, qui a écrit quoi sur cet épisode de « calvaire » du peuple burundais, selon l’expression d’E. Ngayimpenda (2007). Il s’agit ici de revenir brièvement et de discuter sur la littérature produite sur cet événement historique. Les publications sont de l’ordre scientifique, mais aussi des témoignages de quelques Burundais ou étrangers qui ont eu le courage de mettre sur papier ce qu’ils ont vu, vaincu ou entendu, concernant ce passé qui peine à passer (Nsanze, 1988).

Les défis de l’écriture d’une histoire interdite

Le XXe siècle a apporté des phénomènes de violences de masse auxquels les historiens n’étaient pas préparés pour affronter. Il a fallu des efforts pour revoir la méthode classique, notamment au moyen du recours aux autres sciences sociales dont la sociologie et surtout la psychologie et le droit pour comprendre, voire qualifier ces événements sombres (Iteka, 1997).
Pour le cas du génocide de 1972 au Burundi, la question fut plus compliquée à cause d’un double silence. D’un côté, ce silence a été administrativement imposé par l’Etat (présumé coupable), préférant le déni de la réalité, de la souffrance et du deuil. D’un autre côté, le silence résultait de l’état psychologie traumatisant face à l’indicible (Chrétien et Dupaquier, 2007). Cela a ainsi entravé la vérité alors que toute société demande toujours de la lumière sur les événements qui l’ont profondément touchée et blessée.

Néanmoins, si les écrits sont peu nombreux ou dispersés, l’histoire de 1972 n’a pas cessé de s’écrire elle-même. En l’absence de la volonté politique pour créer un cadre officiel d’échanges, de vérité et de réconciliation, l’événement a développé ses propres foyers de mémoires étouffées (Chrétien et Dupaquier, 2007), ainsi que ses moyens de diffusion, dans un contexte beaucoup plus polémique que de débat.

Très peu de chercheurs ont, quand même, trouvé la voie pour briser ce « silence de l’histoire », selon l’expression de R. Lemarchand (2002). Celui-ci est, d’ailleurs, le premier à qualifier l’événement de « génocide sélectif », déjà en 1973. Bien que la question fût délicate, ce chercheur a pu montrer le rôle joué par l’« Etat génocidaire » (Lemarchand 1980, 1992, 1994) dans l’élimination de l’élite hutu, comme le décrivent aussi bien J.P. Chrétien et F. Dupaquier (2007). Ces derniers, à l’aide de diverses documentations, commencent par l’origine des événements (la rébellion au sud du pays) avant de détailler le déroulement des massacres à travers tout le pays. Ils abordent également avec sérieux l’ampleur des conséquences de toute sorte, politique, économique, sociale, psychologique…. Concernant les travaux académiques, il a fallu attendre les années 2000 (et surtout 2016) pour que quelques mémoires de licence sur « la crise de 1972 » soient défendues au département d’histoire de l’Université du Burundi. Leurs résultats témoignent bien que la parole se libère progressivement. D’ailleurs en 2013 le magazine Iwacu avait tenté d’ouvrir le terrain, en menant des enquêtes sérieuses sur la crise de 1972 à travers tout le pays.
En gros les écrits scientifiques des Burundais sur le génocide de 1972 sont rares ou dispersés. La plume se présente davantage sous forme de témoignages.

De l’histoire témoignage à la reconstitution d’un récit national

Le génocide de 1972 se raconte au singulier comme au pluriel. En effet, même si on a officiellement gardé le silence par rapport à cette histoire du conflit politicoethnique (Kavakure, 2002 ; Ngayimpenda, 2007), les informations ont filtré, entre amis, voisins, parentés, collègues…sans pouvoir ni atteindre la vérité ni faire le deuil.
Mais, cette volonté de témoigner essai de répondre à une demande sociale croissante pour la vérité. En rendant vivantes ces mémoires en débandades, on comprend que ce fait historique mérite d’être dit, écrit et commenté. Dans une société globalement connue de l’oralité, l’écriture reste rare, et donc noble. Elle permet à ceux qui le peuvent de raconter, de témoigner, de pleurer, de se souvenir, …, faisant ainsi le devoir de mémoire. Sur ce point, P. Ndeta (2008), nous parle d’Ikiza (le fléau) dans la ville de Bujumbura, au cœur même du génocide. C’est le cas aussi d’I. Serejski (2012) qui se souvient, avec détails, de la découverte macabre des fosses communes de 1972 dans les périphéries de Bujumbura, alors qu’il se rendait au lieu de travail, comme d’habitude. Mais le courage et l’engagement de madame R. Karambizi-Ndayahoze (2016) restera toujours à saluer, dans la mesure où elle témoigne, avec lucidité, de la situation sociopolitique d’avant, pendant et après le génocide de 1972. Elle livre ainsi d’importantes informations qui étaient, entre autres, à la disposition de son défunt mari, le commandant, M. Ndayahoze. De même, à travers le livre d’Antoine Kaburahe (2019), Aloys Niyoyita nous parle avec courage du calvaire de sa famille après le « départ » tragique du père. On a apprend que l’adolescent est parvenu à se faire une idée sur la situation, au moyen des échanges et ouï-dire entre ses camarades de l’école. De plus, si la plupart des témoignages sur 72 se focalisent sur le génocide d’élite hutu, N. Nintunze (2019) consacre son livre aux « massacres des Tutsi dans le Sud », à l’origine, d’ailleurs, du génocide contre les Hutu, qui a suivi.

En bref, on peut constater que les travaux scientifiques restent rares par rapport aux récits témoignages, qui tentent de combler le vide. La plupart des témoins ont le commun d’avoir le courage de dépasser la honte, la peur ou la douleur pour briser le silence. En parlant de leurs histoires, ils racontent celle, peut – être, de chaque Burundais ou plus tôt celle du pays. Ils encouragent vers un chemin difficile, mais possible : celui de faire le deuil du passé (Nsanze, 2004). A travers les différentes publications, on peut sentir la volonté voire la sincérité pour le témoignage. Celui-ci reste, certes partiel, mais toujours enrichissant. Il nous plonge dans le cœur même de l’événement et nous livrent d’importantes informations, plus que jamais nécessaires pour d’autres types de travaux dont l’ambition est la recherche de la vérité, pour dépasser les traumatismes et la globalisation.


* Dr Eric Ndayisaba, 36 ans, est historien, formé à l’Université de Pau et des Pays de l’Adour (France). Il est Chargé de Cours à l’Ecole Normale Supérieure (ENS) / Département des Langues et Sciences Humaines, Enseignant à temps partiel à l’Université du Burundi / Faculté des Lettres et Sciences Humaines. Il est membre associé au Laboratoire Les Afriques dans le Monde (LAM-Science Po Bordeaux)

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